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Camusot , il n' est pas fort . Pensons donc à Lucien , il s' agit de lui refaire le moral , il faut arriver à cet enfant à tout prix , lui tracer un plan de conduite , autrement il va se livrer , me livrer et tout perdre ! ... Avant son interrogatoire il doit avoir été seriné . Puis il me faut des témoins qui maintiennent mon état de prêtre ! "
Telle était la situation morale et physique des deux prévenus dont le sort dépendait en ce moment de M . Camusot , juge d' instruction au tribunal de première instance de la Seine , souverain arbitre , pendant le temps que lui donnait le code criminel , des plus petits détails de leur existence ; car lui seul pouvait permettre que l' aumônier , le médecin de la Conciergerie ou qui que ce soit communiquât avec eux .
Aucune puissance humaine , ni le Roi , ni le garde des Sceaux , ni le premier ministre ne peuvent empiéter sur le pouvoir d' un juge d' instruction , rien ne l' arrête , rien ne lui commande . C' est un souverain soumis uniquement à sa conscience et à la loi .
En ce moment où philosophes , philanthropes et publicistes sont incessamment occupés à diminuer tous les pouvoirs sociaux , le droit conféré par nos lois aux juges d' instruction est devenu l' objet d' attaques d' autant plus terribles qu' elles sont presque justifiées par ce droit , qui , disons - le , est exorbitant .
Néanmoins , pour tout homme sensé , ce pouvoir doit rester sans atteinte ; on peut , dans certains cas , en adoucir l' exercice par un large emploi de la caution ; mais la société , déjà bien ébranlée par l' inintelligence et par la faiblesse du jury ( magistrature auguste et suprême qui ne devrait être confiée qu' à des notabilités élues ) , serait menacée de ruine si l' on brisait cette colonne qui soutient tout notre droit criminel .
L' arrestation préventive est une de ces facultés terribles , nécessaires , dont le danger social est contrebalancé par sa grandeur même .
D' ailleurs , se défier de la magistrature est un commencement de dissolution sociale .
Détruisez l' institution , reconstruisez - la sur d' autres bases ; demandez , comme avant la Révolution , d' immenses garanties de fortune à la magistrature ; mais croyez - y ! n' en faites pas l' image de la Société pour y insulter .
Aujourd' hui le magistrat , payé comme un fonctionnaire , pauvre pour la plupart du temps , a troqué sa dignité d' autrefois contre une morgue qui semble intolérable à tous les égaux qu' on lui a faits ; car la morgue est une dignité qui n' a pas de points d' appui .
Là gît le vice de l' institution actuelle .

SPLEND COURTISANES (VI, paris)
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