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Elle s' y promenait sans avoir peur , car elle était accompagnée , quand elle se trouvait sans Lucien , par un grand chasseur vêtu comme les chasseurs les plus élégants , armé d' un vrai couteau , et dont la physionomie autant que la sèche musculature annonçaient un terrible athlète . Cet autre gardien était pourvu , selon la mode anglaise , d' une canne , appelée bâton de longueur , que connaissent les bâtonnistes , et avec laquelle ils peuvent défier plusieurs assaillants .
En conformité d' un ordre donné par l' abbé , jamais Esther n' avait dit un mot à ce chasseur . Europe , quand madame voulait revenir , jetait un cri ; le chasseur sifflait le cocher qui se trouvait toujours à une distance convenable .
Lorsque Lucien se promenait avec Esther , Europe et le chasseur restaient à cent pas d' eux , comme deux de ces pages infernaux dont parlent Les Mille et une Nuits , et qu' un enchanteur donne à ses protégés .
Les Parisiens et surtout les Parisiennes , ignorent les charmes d' une promenade au milieu des bois par une belle nuit .
Le silence , les effets de lune , la solitude ont l' action calmante des bains . Ordinairement Esther partait à dix heures , se promenait de minuit à une heure , et rentrait à deux heures et demie .
Il ne faisait jamais jour chez elle avant onze heures . Elle se baignait , procédait à cette toilette minutieuse , ignorée de la plupart des femmes de Paris , car elle veut trop de temps , et ne se pratique guère que chez les courtisanes , les lorettes ou les grandes dames qui toutes ont leur journée à elles .
Elle n' était que prête quand Lucien venait , et s' offrait toujours à ses regards comme une fleur nouvellement éclose .
Elle n' avait de souci que du bonheur de son poète ; elle était à lui comme une chose à lui , c' est - à - dire qu' elle lui laissait la plus entière liberté . Jamais elle ne jetait un regard au - delà de la sphère où elle rayonnait ; l' abbé le lui avait bien recommandé , car il entrait dans les plans de ce profond politique que Lucien eût des bonnes fortunes .
Le bonheur n' a pas d' histoire , et les conteurs de tous les pays l' ont si bien compris que cette phrase : Ils furent heureux ! termine toutes les aventures d' amour .
Aussi ne peut - on qu' expliquer les moyens de ce bonheur vraiment fantastique au milieu de Paris .
Ce fut le bonheur sous sa plus belle forme , un poème , une symphonie de quatre ans ! Toutes les femmes diront : " C' est beaucoup ! " Ni Esther ni Lucien n' avaient dit : " C' est trop ! " Enfin , la formule : Ils furent heureux , fut pour eux encore plus explicite que dans les contes de fées , car ils n' eurent pas d' enfants .

SPLEND COURTISANES (VI, paris)
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