----- Revenir à l'écran précédent par la commande BACK -----

Il trouva sa pupille au jardin assise sur un banc , le long d' une treille que caressait le soleil d' avril ; elle paraissait avoir froid et s' y réchauffer ; ses camarades regardaient avec intérêt sa pâleur d' herbe flétrie , ses yeux de gazelle mourante , sa pose mélancolique . Esther se leva pour aller au - devant de l' Espagnol par un mouvement qui montra combien elle avait peu de vie , et , disons - le , peu de goût pour la vie .
Cette pauvre bohémienne , cette fauve hirondelle blessée excita pour la seconde fois la pitié de Carlos Herrera .
Ce sombre ministre , que Dieu ne devait employer qu' à l' accomplissement de ses vengeances , accueillit la malade par un sourire qui exprimait autant d' amertume que de douceur , autant de vengeance que de charité .
Instruite à la méditation , à des retours sur elle - même depuis sa vie quasi - monastique , Esther éprouva , pour la seconde fois , un sentiment de défiance à la vue de son protecteur ; mais , comme à la première , elle fut aussitôt rassurée par sa parole .
" Eh bien , ma chère enfant , disait - il , pourquoi ne m' avez - vous jamais parlé de Lucien ?
- Je vous avais promis , répondit - elle en tressaillant de la tête aux pieds par un mouvement convulsif , je vous avais juré de ne point prononcer ce nom .
- Vous n' avez cependant pas cessé de penser à lui .
- Là , monsieur , est ma seule faute . à toute heure je pense à lui , et quand vous vous êtes montré , je me disais à moi - même ce nom .
- L' absence vous tue ? "
Pour toute réponse , Esther inclina la tête à la manière des malades qui sentent déjà l' air de la tombe .
" Le revoir ? ... dit - il .
- Ce serait vivre , répondit - elle .
- Pensez - vous à lui d' âme seulement ?
- Ah ! monsieur , l' amour ne se partage point .
- Fille de la race maudite ! j' ai fait tout pour te sauver , je te rends à ta destinée : tu le reverras !
- Pourquoi donc injuriez - vous mon bonheur ? Ne puis - je aimer Lucien et pratiquer la vertu , que j' aime autant que je l' aime ? Ne suis - je pas prête à mourir ici pour elle , comme je serais prête à mourir pour lui ? Ne vais - je pas expirer pour ces deux fanatismes , pour la vertu qui me rendait digne de lui , pour lui qui m' a jetée dans les bras de la vertu ? oui , prête à mourir sans le revoir , prête à vivre en le revoyant .
Dieu me jugera .
"

SPLEND COURTISANES (VI, paris)
Page: 471